Chapitre 31
Le cahier d’Alexei
Lorsque la camionnette eut tourné sur la route de terre, au bout de l’allée, Alexei alla s’asseoir dans l’une des berceuses de la galerie. Il y avait longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi tranquille. Il se berça en pensant à Alexanne. Cette charmante enfant exerçait une attirance certaine sur lui, mais il n’arrivait pas à comprendre pourquoi. Tatiana lui apporta alors un cahier d’anges et s’assit sur l’autre chaise.
— C’est l’album d’Alexanne ?
— Non, c’est le tien, Alexei. Nous avons décidé de briser la tradition des Ivanova.
Elle se pencha pour faire glisser une belle plume d’argent dans la poche de sa chemise.
— Juste pour moi ?
— Notre nièce est persuadée que, malgré le fait que tu sois un garçon, tu as été toi aussi un enfant magique.
— Elle dit des tas de bêtises, cette nièce.
— La nuit dernière, je me suis rappelé notre vie de famille et je dois avouer qu’elle a raison. Tu faisais des choses étranges quand tu étais petit.
— J’en fait encore, répondit Alexei en ricanant.
— Je me suis souvenu que tu n’avais qu’à tendre la main quand tu voulais ta sucette pour qu’elle se retrouve mystérieusement dans ta bouche quelques secondes plus tard.
— Je ne me souviens pas de ça, fit-il en se refermant.
— Tu avais aussi le don de te faire obéir par tous nos chiens sans jamais leur adresser la parole.
Il baissa le regard sur le beau cahier, effrayé de ne rien trouver de tel dans sa mémoire, car il avait depuis longtemps effacé tous ses souvenirs.
— Quand je pense à mon enfance, je ne vois que le visage grimaçant de mère et je ressens une incompréhensible terreur… Je ne me rappelle même pas de père…
Il leva des yeux malheureux sur sa grande sœur.
— Alexanne me fait peur elle aussi, avoua-t-il.
— Pourtant, elle t’aime beaucoup et elle n’a certainement pas l’intention de te faire du mal.
— Elle lit en moi comme dans un livre ouvert.
— Lui as-tu parlé du loup ?
— Je ne lui ai raconté qu’une partie de l’histoire, mais elle finira bien par deviner le reste, et elle me détestera elle aussi.
— Elle n’est pas comme tout le monde, ne l’oublie jamais. En attendant, tu peux aussi t’adresser aux anges.
— Le ciel ne veut plus de moi depuis bien longtemps, Tatiana.
Il se leva et déposa l’album glacé sur la balustrade. Il sortit la plume de sa poche de chemise et la déposa sur la couverture du cahier. Il sauta sur la pelouse et s’éloigna en direction de la forêt sous le regard déçu de Tatiana.